Observations préalables aux réflexions d’un philosophe sur le sommet de Copenhague.
Les résultats de ce sommet sont pour la France un dur retour à la réalité. Les écologistes et nos dirigeants avaient un peu vite oublié que la France n’est pas le monde et que la priorité pour la majorité des états n’est pas le réchauffement climatique mais le simple accès des populations au minimum vital (alimentation, eau, santé, énergie..).
Le constat du lien existant entre le développement des activités humaines et le dérèglement du climat qui conduit à modifier les modes de développement fait apparaître les énormes divergences qui existent entre les pays riches et les autres. Les uns veulent sauvegarder leur prospérité en partie responsable des problèmes environnementaux alors que les autres veulent accélérer leur développement pour satisfaire les besoins immédiats de leurs peuples en oubliant les conséquences environnementales. Dés lors un accord contraignant sur le climat pour chaque pays était impossible.
Dans ce sommet, les USA ont refusé de s’engager plus en avant, non parce qu’ils ne s’intéressent pas au climat bien au contraire, mais plus simplement parce qu’ils ne sont pas prêts à imposer de nouvelles contraintes à leur économie qui n’est pas encore sortie de la crise. L’instauration de nouvelles contraintes sans contreparties ne ferait qu’augmenter les énormes avantages concurrentiels des pays comme la Chine et l’Inde avec en corollaire un risque d’effondrement des économies occidentales. Une position pragmatique et responsable que les français seraient bien avisés de méditer ! L’économie verte est en devenir et n'existe que par les aides massives dont elle bénéficie. Si elle présente de nombreux avantages, elle n'est pas encore en situation de se substituer à l’économie traditionnelle dont les pays occidentaux tirent l'essentiel de leurs ressources et financent la protection sociale, le fonctionnement et les investissements des états….
En conclusion, les grandes puissances qui détiennent plus de 80% des richesses et représentent moins d’un milliard d’habitants, ne sont plus en mesure d’imposer leurs choix au reste du monde. Il est illusoire de penser que nous détenons la vérité et que nous sauverons notre suprématie et l’avenir de nos sociétés en changeant les règles de gouvernance du monde et en aménageant à la marge nos modèles économiques.
Le regard de Michel Serres sur les mutations du monde et leurs conséquences apporte un éclairage indispensable pour faire la part des choses entre les discours des politiques, l’accélération des mutations, l’homme et la sauvegarde de la planète.
« On a oublié d'inviter la Terre à la conférence sur le climat »
Entretien avec Michel Serres Philosophe
(Le Monde, 22 décembre 2009)
Professeur à l'université de Standford, Académicien, Michel Serres est l'un des rares philosophes contemporains à proposer une vision du monde qui associe les sciences et la culture. Dans son dernier essai en date, Temps des crises (éd. Le Pommier), il retrace les bouleversements qui ont récemment transformé notre condition humaine, et soutient que la planète doit devenir un acteur essentiel de la scène politique. Nous lui avons demandé sa version du sommet de Copenhague.
Douze jours de négociations pour aboutir à un accord à minima : la montagne à accouché d'une souris. Pourquoi un bilan si décevant ?
Copenhague est à la géopolitique ce que les accords de Munich, en septembre 1938, ont été à la politique : un compromis lâche et dilatoire. Mais la comparaison s'arrête là. Si le sommet sur le climat a été un échec, c'est d'abord parce que mettre 192 personnes autour d'une table relève de la grand-messe plus que de négociations véritables. Le problème vient surtout de ce que ces 192 personnes sont des hommes d'Etat, dont la mission première est de défendre les intérêts de leur gouvernement et de leur pays. La politique, c'est son rôle, examine les relations humaines, fussent-elles conflictuelles. Or, l'enjeu de Copenhague n'était pas les relations humaines, mais le réchauffement de la planète, la fonte des pôles, la montée des eaux, la disparition des espèces. Il s'agit d'un objet qui dépasse l'horizon classique du politique. Ce que montre avant tout le sommet de
Copenhague, c'est que les limites du politique, au sens traditionnel du mot, sont aujourd'hui atteintes à un point sans précédent dans l'histoire.
L'échec était donc écrit d'avance ?
Il était en tout cas probable, et pour une raison simple : on a oublié d'inviter à Copenhague un partenaire essentiel, composé d'air, de feu, d'eau et d'êtres vivants. Cette absente, qui n'a encore jamais siégé dans aucun Parlement, je l'appelle la "Biogée", pour dire en un seul mot la vie et la Terre. C'est un pays dont nous sommes tous issus. Qui va représenter ce pays-là ? Quel sera son ambassadeur, quelle langue parlera-t-il ? Cela reste à inventer. Mais nos institutions ne peuvent plus désormais se contenter de jeux à deux. Le jeu de demain doit se jouer à trois : nous ne pourrons plus rien faire sans tenir compte de la Biogée.
"Si le climat était une banque, on l'aurait déjà sauvé", a ironisé le président du Venezuela, Hugo Chavez, durant le sommet. Que vous inspire cette remarque ?
Ce que souligne Chavez, c'est la suprématie qu'a prise l'économie dans la gestion de notre monde. Depuis cent cinquante ans, il est entendu, aussi bien par la gauche extrême marxiste que par la droite la plus pure, que l'économie est l'infrastructure essentielle des sociétés. Dès lors, il suffit qu'arrive un gros nuage dans ce domaine pour que tous les politiques se mobilisent. Mais je soutiens depuis longtemps que l'économie n'est qu'un paramètre parmi d'autres. Et que la crise financière qui bouleverse aujourd'hui le casino de la banque n'est que le révélateur de ruptures autrement plus profondes, pour lesquelles les termes de "relance" ou de "réforme" sont hors de propos.
Ces ruptures que vous décrivez dans "Temps des crises", quelles sont-elles ?
La première, la plus profonde sans doute, c'est la disparition de la majorité paysanne. Au début du XXe siècle, il y a en Occident 60 à 65 % de paysans ; en l'an 2000, il en reste 1,8 %. Cette chute brusque des populations rurales, qui va gagner rapidement les autres parties du monde, marque la fin d'une période qui a commencé... avec le néolithique. Or, la nouveauté d'un événement est toujours proportionnelle à la longueur de l'ère précédente. C'est donc un bouleversement considérable qui vient de se produire, dont les conséquences commencent seulement à se faire sentir. La bête rurale n'est pas la même que la bête urbaine, ce n'est pas le même "être au monde"... Et notre époque connaît bien d'autres ruptures. Dans des domaines aussi variés et importants que l'habitat, l'espérance de vie, la démographie, les communications, tout est véritablement en train de se transformer. Mais il y a une chose qui n'a pas changé, ce sont nos institutions. Et vous voudriez que cela n'explose pas ? Avec des instances gouvernementales prévues pour un milliard d'habitants quand nous sommes six milliards et demi ; pour des paysans quand nous sommes tous dans la ville ; pour des gens qui mouraient à 30 ans quand nous devenons centenaires ?
Comment faudrait-il modifier ces institutions pour tenir compte de "l'invitée manquante" de Copenhague ?
Je disais tout à l'heure que le sommet sur le climat a montré les limites du politique, mais il faudrait aussi parler du scientifique. Jamais ces 192 personnes ne se seraient réunies s'il n'y avait eu derrière elles les travaux du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC), c'est-à-dire les savants. Deux groupes de personnes sont donc en jeu : un groupe d'experts qui savent mais qui ne sont pas élus, et un groupe d'élus qui ne savent pas. Pour avancer, il faudra inventer une reconfiguration de ces deux profils. Celui du politique comme celui du scientifique, dont l'implication dans la vie de la cité est aujourd'hui absolument nécessaire.
Propos recueillis par Catherine Vincent.